Les hygrophores

par Frédéric Della Giusta

De gustibus et coloribus non disputandum. Des goûts et des couleurs, on ne discute pas.
Ainsi soit-il. Fin de l’article.

Bon... Nous connaissons tous cet adage pour savoir qu’il serait vain de tenter de convaincre quiconque que tel ou tel champignon est LE champignon par excellence, l’ambassadeur plénipotentiaire sur terre du Dieu Fungus, bref, le Roi des Champignons.
Les mycophages hésiteraient déjà à désigner ce roi parmi la truffe, la morille, la chanterelle, le cèpe de Bordeau, que sais-je encore.
Si on y ajoute les mycophiles, ce serait peine plus que perdue, entre les adeptes des cortinaires, les fans de russules, les spécialistes des corticiés, les maîtres es bolets, les experts de l’amanite, les amateurs d’ascomycètes... Comment pourrions nous mettre tout ce beau monde d’accord ?
Je ne tenterai donc pas l’exercice, ô combien périlleux. Je dirai simplement que selon moi, et ça n’engage que moi, le roi des champignons est à trouver parmi les hygrophores.

Les hygrophores sont en effet - selon moi toujours, ne fâchons personne - d’une grâce divine, d’une beauté suffocante, d’une majesté saisissante, avec cet aspect aqueux et leur robe aux couleurs de l’arc-en-ciel, le bleu en moins (personne n’est parfait).

Mais qu’est-ce-qu’un hygrophore ? Marcel Bon, dans son ouvrage cité en référence, en donne la définition suivante :
Caractères macroscopiques : Lames espacées, souvent épaisses, à toucher gras dit "cireux". Couleurs assez souvent vives et texture plus ou moins aqueuse avec les revêtements généralement visqueux. Insertion des lames assez variables mais plutôt décurrentes en majorité. Voile général ou partiel nuls ou anneaux plus ou moins cortinés, visqueux ou armillés.
Caractères microscopiques : Basides allongées, c’est à dire (40) 45-65 (90) x (5) 7-10 (13) µm : Rapport Q (Longueur/largeur) supérieur à 4 et le plus souvent vers 6-8. Spores hyalines, lisses ou rarement subnoduleuses, à membrane fine et à intérieur souvent granuleux ou polyguttulé. Cystides nulles. Cuticules banales, souvent visqueuses, plus rarement fibrilleuses ou subsquamuleuses.

La famille des Hygrophoracea, telle que définie ci-dessus, comprend à date, selon Catalogue of Life, 26 genres et 926 espèces. Mais ce qu’on entend généralement par "Hygrophores" dans le langage mycologique commun regroupe en fait les quatre genres suivants :

  • Cuphophyllus
  • Hygrocybe
  • Hygrophorus
  • Gliophorus

Ces quatre genres se regroupent en deux catégories :

  • les hygrophores aux couleurs ternes, allant du blanc mat au gris noirâtre en passant par le blanc roussâtre, le gris souris, le gris anthracite, le brun ocre, le brun orangé, le brun olivâtre, le brun foncé, le brun noir, etc. Les champignons de ce groupe sont mycorhiziques et poussent en forêt ou près des arbres en milieux ouverts, en association avec feuillus ou conifères.
    Cette catégorie est représentée par le genre Hygrophorus.
  • les hygrophores aux couleurs flamboyantes : du blanc pur au noir profond en passant par tout un panel de jaunes, de verts, de lilas, de rouges, et d’oranges. Ils poussent principalement dans le sable des dunes et dans l’herbe des prairies (plutôt non amendées), et quelques fois dans les bois.
    Cette catégorie regroupe les genres Cuphophyllus, Hygrocybe et Gliophorus et est représentée par le genre Hygrocybe. La galerie de photos ci-dessous leur est entièrement consacrée.

Un peu d’étymologie

Je me limiterai ici à détailler l’origine des principaux genres d’hygrophores. Comme bien souvent, l’étymologie est particulièrement instructive et permet l’économie d’une définition puisque tout - ou presque - est dans le nom.

Hygrophorus (n. m.) : du grec ὑγρός- ûgros (humide, mouillé) et φέρω- phérô (porter) : porteur d’eau, faisant référence à l’aspect du champignon.

Hygrocybe (n.m.) : du grec ὑγρός- ûgros (humide, mouillé) et κύβη, kúbê ou κύμβη, kúmbê (tête) : à chapeau humide, visqueux.

Cuphophyllus (n.m.) : du grec κυφός- kuphos (courbé, vouté, arqué) et φύλλον-phullon (feuille, donnant "feuillet", ancien nom des "lames") : à lames courbes, arquées.

Gliophorus  : du grec γλοιός - gloiós (substance gluante) et φέρω- phérô (porter) : porteur de substance gluante.


Les places (secrètes) à hygrophores de l’ANY

Un amateur de champignon ne dévoile jamais ses coins, c’est bien connu. Et pourtant... On se propose ici de faire entorse à cette règle séculaire. Sacrilège ? Hérésie ? Non... Les inventaires de toutes les sorties de l’ANY sont disponibles sur ce site et permettent, par une simple recherche, de retrouver cette information.
L’hygrophore étant une merveille mycologique, à protéger avant tout, afin que nos enfants et après eux leurs enfants puissent jouir aussi du spectacle, faites bon usage de cette information !

Petite précision qui a son importance : inutile d’arpenter ces lieux toute l’année à la recherche des hygrophores. La période d’apparition est assez courte, et s’étend de fin Octobre (avec une tendance à se décaler à fin Novembre) à fin Décembre.


Les merveilles "hygrophoriques", ou l’"hygrophéérie" des Yvelines

Voici rassemblés les exemplaires les plus emblématiques des hygrocybes des Yvelines. Les principaux traits caractéristiques permettant de les reconnaitre sont donnés. Cependant, l’exercice est quelques fois difficile, même pour les spécialistes. On n’hésitera donc pas à approfondir grâce aux livres donnés en référence.

Cuphophyllus virgineus - Hygrophore blanc de neige

Synonyme : Hygrocybe virginea
Comment le reconnaître : Comme son nom vernaculaire le laisse entendre, il est blanc, d’un blanc laiteux et translucide, qui vire au blanc mat en séchant (ce champignon est en effet hygrophane). Il mesure de 10 à 70 mm. Le chapeau peut paraitre strié par transparence. Les lames sont fortement décurrentes. Il est de saveur douce et d’odeur faible.
Où le trouver : Je compte trois spots faciles à mon répertoire : dans l’herbe, de la Pièce d’Eau des Suisses à Versailles, le parc du Château de Marly, et à l’angle des Avenues Général Leclerc et Nicolas About à Montigny-Le-Bretonneux. Lors de sorties de l’ANY, il a été vu Avenue des Loges en Forêt de Saint-Germain-en-Laye.

Cuphophylllus virgineus Cuphophylllus virgineus

Cuphophyllus virgineus var. ochraceopallida - Hygrophore blanc de neige variété ochraceopallida

Synonyme : Hygrocybe virginea var. ochraceopallida
Certains auteurs, Peter Darbishire Orton notamment, mycologue anglais du 20e siècle, en ont fait une espèce à part sous le nom de Cuphophyllus ochraceopallidus.
Comment le reconnaître : Il s’agit là d’une variété de l’Hygrophore blanc de neige, qui n’est pas blanc, mais plutôt crème, voire ’café au lait’. Hormis cette couleur non immaculée, il n’y a pas de différence macroscopique ou microscopique avec le type.
Où le trouver : Probablement partout où on trouve son frère immaculé, la littérature indique "souvent en mélange dans le même habitat que Cuphophyllus virgineus". Pour sûr, je l’ai trouvé dans l’herbe de la Pièce d’Eau des Suisses à Versailles et du parc du Château de Marly.

Cuphophylllus virgineus var. ochraceopallida

Cuphophyllus virgineus fo. roseipes - Hygrophore blanc de neige, forme à pied rose

Synonyme : Hygrocybe virginea fo. roseipes
Il s’agit pas d’une espèce à part entière mais de ce qu’on nomme en mycologie une « forme ».
Une teinte rose colore parfois le pied de l’Hygrophore blanc de neige. Cette teinte serait due à une bactérie parasite.
Comment le reconnaître : A la teinte rose, souvent localisée à la base du pied mais qui peut remonter jusqu’au chapeau où il forme comme une pastille rose au centre.
Où le trouver : Cette forme se mêle à l’espèce type sur les mêmes pelouses.

Cuphophylllus virgineus fo reseipes

Cuphophyllus russocoriaceus - Hygrophore à odeur de cuir de Russie

Synonyme : Hygrocybe russocoriacea
Une merveille du mois de Décembre ! L’odeur du cuir de Russie ne parlera pas à grand monde, faute d’une référence en voie de disparition dans notre société. Disons pour faire simple que ce champignon dégage un parfum délicat d’huile de cèdre.
Comment le reconnaître : petit champignon de 2 à 3 cm de diamètre et de hauteur, de couleur crème (il n’est pas d’un blanc pur comme C. Virgineus), aux lames décurrentes.
Son odeur suffit à le reconnaitre et à le distinguer de Cuphophyllus virgineus avec lequel il partage les mêmes pelouses.
Où le trouver : Il pousse sur des pelouses non amendées. On le trouve principalement (quasi exclusivement) à la pièce d’Eau des Suisses bien que j’en aie trouvé quelques exemplaires (très) isolés dans le parc du Château de Marly.

Cuphophylllus russocoriaceus Cuphophylllus russocoriaceus

Hygrocybe coccinea - Hygrophore écarlate

Comment le reconnaître : champignon de 1 à 6 cm de diamètre, autant en hauteur. Son chapeau est de couleur rouge vif, présentant une décoloration gris blanchâtre au centre à plein maturité Le bord du chapeau souligné d’un élégant trait jaune orangé. Il est un peu gras au toucher. Les lames sont d’aspect variable selon l’âge du sujet : blanches dans la jeunesse, à maturité elles sont soit jaunes soit rouges avec l’arrête jaune orangé. L’odeur est faible, la saveur douce.
Où le trouver : Je ne le connais que dans l’herbe de la pièce d’Eau des Suisses, et encore, sur une surface d’un demi mètre carré... Il était présent autrefois dans les allées des jardins ouvriers jouxtant la pièce d’Eau des Suisses, mais l’accès y étant désormais fermé à clef, je n’ai pas pu vérifier si c’était toujours le cas.
Il a été vu il y a une dizaine d’années lors de sorties de l’ANY en forêt de Rambouillet, au marais de la Cerisaie, ainsi qu’en Forêt de Saint-Germain, Avenue des Loges.

Hygrocybe coccinea

Gliophorus psittacinus - Hygrophore perroquet

Synonyme : Hygrocybe psittacina
Voici un hygrophore aussi beau qu’il est difficile à voir dans l’herbe verte, quand il est vert bien entendu. Il change de couleur quand il est exposé aux rayons directs du soleil et devient alors orange. Dans ses vieux jours, il se flétrit et prend alors des couleurs violacées. C’est un arc-en-ciel à lui tout seul. Autre caractéristique : il est extrêmement gluant, à tel point que sa cueillette à mains nues est un véritable défi.
La troisième photo montre une troupe d’Hygrophores perroquet dont une face -orange - a pris le soleil, l’autre - verte - est restée abritée par un l’ombre d’un bâtiment voisin.
Comment le reconnaître : Champignon de petite taille, entre 8 et 40 mm, très visqueux, au bord strié, de couleur habituellement verte. Il existe une variété de couleur rouge brique (var. perplexus) que je n’ai pas encore rencontrée.
Où le trouver : Dans l’herbe de la Pièce d’Eau des Suisses à Versailles, du parc du Château de Marly, et à l’angle des Avenues Général Leclerc et Nicolas About à Montigny-Le-Bretonneux. Lors de sorties de l’ANY, il a été vu Avenue des Loges en Forêt de Saint-Germain-en-Laye et au Pré Clos à Buc.

Gliophorus psittacinus Gliophorus psittacinus Gliophorus psittacinus

Hygrocybe insipida - Hygrophore insipide

Insipide mais pas dénué de grâce, bien au contraire. Cet hygrocybe doit son nom au fait qu’il n’a pas ce gout très amère de son proche parent, l’Hygrocybe mucronella (syn. Hygrocybe reae).
Comment le reconnaître : Chapeau orange, jaune. Lames jaunes plus ou moins décurrentes. Pied jaune. Caractéristiques à retenir pour ce champignon : le haut du pied (parfois tout le pied) est d’un beau rouge ; le chapeau est gras à visqueux sur le frais, et le pied est gras. Ceci permet de le distinguer des autres hygrophores oranges.
Où le trouver : Dans le parc du Château de Marly et au Pré Clos à Buc.

Hygrocybe insipida Hygrocybe insipida

Hygrocybe ceracea - Hygrophore céracé

Comment le reconnaître : de 10 à 50 mm. Il est jaune ou jaune orangé, parfois plus foncé au centre, gras au toucher, légèrement strié par transparence. Les lames sont adnées, blanchâtre ou jaune. Le pied est sec, concolore au chapeau. La saveur est douce et l’odeur faible. On peut facilement le confondre avec Hygrocybe insipida mais ce dernier est d’un orange plus soutenu, a un pied gras et le haut du pied souvent rouge.
Où le trouver : Dans l’herbe de la Pièce d’Eau des Suisses à Versailles, du parc du Château de Marly. Lors de sorties de l’ANY, il a été vu Avenue des Loges en Forêt de Saint-Germain-en-Laye et au Pré Clos à Buc.

Hygrocybe ceracea

Hygrocybe constrictospora - Hygrophore à spores resserrées

Comment le reconnaître : Chapeau de 10 à 40 mm, orange tirant sur le rouge, à centre plus clair (jaune pâle), hygrophane devenant jaune mat en séchant. Le bord est strié et peu présenter une fine ligne jaune. Il est gras au toucher, brillant mais pas visqueux. Les lames sont adnées à décurrentes, de couleur jaune, orange à orange-rougeâtre avec l’arrête jaune. Le pied est orange, sec, avec de nombreux reflets moirés ou soyeux. Il est de saveur douce et d’odeur nulle. Le microscope est nécessaire à sa détermination. Les spores sont elliptiques pour 25%, et étranglées en leur centre (un peu en forme de 8) pour 75% d’entre elles. On peut le confondre facilement avec Hygrocybe insipida mais ce dernier a un pied gras à visqueux, alors que Hygrocybe constrictospora a un pied sec. Par ailleurs, Hygrocybe insipida présente des spores étranglées dans une proportion inférieure à 20%.
Où le trouver : Dans l’herbe du parc du Château de Marly.

Hygrocybe constrictospora Hygrocybe constrictospora Hygrocybe constrictospora

Hygrocybe Conica - Hygrophore conique

Un joli champignon poussant dans les bois ou près des arbres. On le voit ici à différents stades, orange dans sa jeunesse, se couvrant graduellement de noir pour finir complètement noir.
Comment le reconnaître : Champignon pouvant atteindre les 10 cm de hauteur. Chapeau de 2 à 10 cm (étalé) de diamètre, conique, brillant, sec par temps sec et de gras à visqueux par temps de pluie. Le pied est fibrilleux, de couleur jaune-verdâtre à orange, et se tache de noir au toucher après quelque temps. Les lames sont libres à adnées, ascendantes, échancrées, blanchâtres puis grises et devenant noires avec l’âge ou à la blessure.
Où le trouver : C’est un champignon relativement commun. On le trouve dans le parc du Château de Marly au bordure du bois, en Forêt de Rambouillet, en Forêt de Saint-Germain, en Forêt de Beynes, en Forêt de Bois d’Arcy, etc.

Hygrocybe conica Hygrocybe conica Hygrocybe conica


Bibliographie de référence sur les Hygrophores

D. Boertmann, 2010 - The Genus Hygrocybe - Fungi of Northern Europe 1 - 200 pages, anglais. 62 espèces décrites, avec de très jolies illustrations photographiques. Les descriptions sont claires et précises, et de précieuses indications sont données pour distinguer les espèces pour lesquelles la confusion est possible.

M. Candusso, 1997 - Hygrophorus s.l. - Fungi Europaei, vol. 6 - 784 pages, italien/anglais. Bien que déjà relativement ancien, ce livre fait partie d’une collection de référence et incontournable pour les mycologues.

M. Bon, 1990 - Les Hygrophores - Flore mycologique d’Europe - Documents Mycologiques, mémoire hors série n° 1 - français. Un ouvrage de références mais difficile d’accès pour le néophyte. Pas de photographie, quelques planches en couleur rassemblées en fin d’ouvrage. Richement illustré des caractères microscopiques. Devient difficile à se procurer.


Ailleurs sur le web

Le groupe des Hygrophores sur Mycodb (cliquer sur ce lien puis sur ’rechercher’)
https://www.mycodb.fr/search.php?groupe=Hygrophores&source=popup

Les Hygrophoraceae sur le site Pharmanatur : l’essentiel en image !

La clef de détermination des Hygrophores sur Mycodb : clef et accès aux fiches détaillés et illustrées des différentes espèces. Le must !

Hygrophorus, Hygrocybe, Cuphophyllus, et Gliophorus sur le site MycoQuebec. Même si quelques espèces sont spécifiques au continent américain, ce site est remarquable pour la richesse des informations, notamment concernant la description microscopique des champignons, pour la simplicité des clefs de détermination et globalement pour sa clarté.


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